Chaque automne, les rubans fleurissent au revers des vestes et le pays se teinte de rose, rappelant que le combat contre le cancer du sein demeure d’une brûlante actualité. Tous les ans, 12 000 femmes en décèdent1. En faisant progresser l’information, la prévention et le dépistage, Octobre rose a contribué à sortir cette maladie du silence et à en faire une grande cause de santé publique. Le chemin reste long, mais cette mobilisation nous montre qu’une prise de conscience collective peut changer les regards et sauver des vies.
Elle doit aujourd’hui continuer de nous inspirer pour faire de la santé des femmes, dans toutes ses dimensions, une grande cause de santé publique et une priorité politique. Une étape indispensable vers l’égalité des droits.
Dans notre pays, les pathologies cardio-vasculaires emportent près d’une femme toutes les sept minutes. Elles causent six fois plus de décès chez les femmes que le cancer du sein2. Pourtant, 54 % des femmes n’ont jamais évoqué leur risque cardio-vasculaire avec un professionnel de santé3. Un fait méconnu parmi tant d’autres qui dit tout de la réalité que notre société doit désormais regarder en face : oui, les femmes vivent plus longtemps que les hommes, mais passent aussi davantage d’années en mauvaise santé.
Ce n’est pas la nature qui creuse cet écart : c’est une histoire.
Celle d’un savoir médical qui s’est longtemps construit à partir d’un seul corps, celui des hommes.
Pendant des décennies, les femmes ont été exclues ou insuffisamment représentées dans les essais cliniques, leurs variations hormonales étant considérées comme un facteur de complexité. Aujourd’hui encore, leur participation médiane y plafonne autour de 41 %4, et seuls 3,6 % des essais cliniques examinés dans les rapports européens d’évaluation des médicaments présentaient des résultats différenciés selon le sexe5.
Autant de connaissances manquantes pour adapter les traitements et mieux soigner les femmes.
Aujourd’hui, la médecine pense encore les hommes, avant de se demander ce qu’il en est pour les femmes. Ainsi, le corps masculin demeure trop souvent la norme, le typique, quand celui des femmes est, par contraste, « atypique ».
Cette asymétrie se paie comptant pour nous toutes. 43 % de nos concitoyennes déclarent avoir déjà vu leur douleur minimisée ou banalisée par un professionnel de santé parce qu’elles étaient des femmes6 ; 42 %, des symptômes physiques attribués à des causes psychologiques ou hormonales sans investigation approfondie7. L’endométriose, qui touche 10 % des femmes dans le monde8, est très souvent diagnostiquée après des années d’errance médicale9.
Que penser enfin de la situation de nos filles, quand les statistiques nous disent que, depuis cinq ans, les hospitalisations pour tentative de suicide ont augmenté de 118 % chez celles âgées de dix à quatorze ans10 ?
À mille lieues de la promesse d’égalité que porte notre République, la santé des femmes est donc minée par des impensés sexistes. Et ce quel que soit l’âge, y compris dans l’enfance : pour une maladie rare, il faut compter huit mois pour qu’un garçon soit diagnostiqué, cinq ans pour une fille11.
Ces constats ne mettent pas en cause l’engagement quotidien des équipes soignantes. À l’hôpital public en particulier, 78 % des professionnels sont des femmes12. Nous avons donc aussi une responsabilité en matière de santé de nos soignantes. Ces constats révèlent des inégalités qui dépassent le seul cadre médical et se prolongent jusque dans les foyers. La charge qui pèse sur les femmes n’y est pas seulement mentale ou ménagère : elle est aussi sanitaire. Près des trois quarts d’entre elles assument seules la prise des rendez-vous médicaux, la gestion des traitements et l’accompagnement de leurs proches aux consultations. À force de veiller sur la santé des autres, elles relèguent trop souvent la leur au second plan. 63 % d'entre elles renoncent à réaliser systématiquement leur examen de contrôle gynécologique. Ce renoncement grimpe à 80 % chez les jeunes femmes de moins de 30 ans13.
Il y a enfin les violences, déterminant de santé à part entière : les femmes ont cinq fois plus de risques que les hommes d’avoir subi des violences sexuelles14. Le procès des viols Mazan a mis au jour une réalité longtemps enfouie : la soumission chimique est un phénomène de société profondément enraciné, qui dépasse largement nos frontières et nécessite une prise de conscience et des actions à hauteur des enjeux.
Tous ces constats convergent. Lorsque les biais sexistes traversent notre système de santé, ils ne produisent pas nécessairement des fautes ou des refus de soigner, mais des angles morts et des pertes de chance.
Voilà pourquoi la santé des femmes ne peut plus être traitée comme un chapitre spécialisé, rangé entre la gynécologie et la maternité. Elle est une politique publique à part entière et un enjeu de société. Une société où les femmes sont en bonne santé est également une société en bonne santé.
Nous ne partons pas de rien. Partout se développent des maisons des femmes, des parcours dédiés à l’endométriose ou à la ménopause, des consultations de cardio-gynécologie, des démarches d’« aller-vers ». Ces initiatives, déjà à l’œuvre, fonctionnent. Notre responsabilité est désormais de faire de ces succès la règle.
Que la prévention cesse d’être le parent pauvre de notre système de santé et soit mise au service de la lutte contre les inégalités en santé.
Que la recherche sur la santé des femmes soit financée et légitimée, et que le sexe cesse d’être une variable facultative dans les protocoles.
Que le dépistage aille chercher celles qui n’y vont pas spontanément, dans des territoires où obtenir une mammographie peut prendre plus d’un an.
Que les parcours soient individualisés, parce qu’une femme qui se remet d’un infarctus rentre souvent dans un foyer où l’attend une seconde journée de travail.
Que la formation, initiale et continue, intègre les spécificités féminines dans chaque discipline plutôt que dans un module isolé.
L’égalité n’est pas l’ignorance des différences. Elle exige au contraire, face à des situations objectivement distinctes, un traitement différencié. Changer la santé des femmes est une exigence de santé publique et une condition indispensable de l’égalité des droits. C’est aussi rendre notre système de santé plus juste et plus soutenable.
Dans un mois, octobre s’achèvera, mais l’élan collectif qu’il incarne doit traverser les saisons. Il porte une promesse : que chaque femme, chaque fille soit, à chaque âge de sa vie, écoutée, reconnue dans ses spécificités et soignée avec la plus grande attention.
Une vie en rose, c’est une vie en bonne santé.
1 Institut national du cancer, Panorama des cancers en France, édition 2026, 12 765 décès dus au cancer du sein en 2023.
2 Martine Gilard, Cardio-online, « Enjeux de la prévention cardio-vasculaire de la femme », 12 mars 2026, [www.cardio-online.fr/ressources-scientifiques/dossiers-speciaux-en-cardiologie/enjeux-de-la-prevention-cardiovasculaire-de-la-femme]. Donnée pour la France.
3 Ipsos pour Organon, « Understanding the General Population’s Awareness and Perception of Cardiovascular Health », étude menée en décembre 2025 auprès de 4 000 adultes dans sept pays européens, 2025.
4 Daitch V., Turjeman A., Poran I. et al., « Underrepresentation of women in randomized
controlled trials: a systematic review and meta-analysis », Trials, vol. 23, no 1038, déc. 2022, [DOI : 10.1186/s13063-022-07004-2].
5 Laguna-Goya N., de Andres-Trelles F., « Sex as a variable in medicines assessment reports for licensing in the European Union. Can gender bias be excluded? », European Journal of Clinical Pharmacology, vol. 70, no 5, mai 2014, pp. 519-525, [DOI : 10.1007/s00228-014-1646-5].
6 Enquête Ipsos pour la Fédération hospitalière de France, baromètre de l’accès aux soins, « Focus sur la santé des femmes », mars 2026, 26 p., [www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2026-03/barometre-acces-soins-fhf-focus-femmes-rapport-complet.pdf]
7 Enquête Ipsos pour la Fédération hospitalière de France, « Santé des femmes », mars 2025, 3 p., [www.fhf.fr/sites/default/files/2025-03/202503_FHF_8mars_CP%20VF.pdf].
8 Info.gouv.fr, « Endométriose : mieux prendre en charge la maladie », 2019, mise à jour 2022, [www.info.gouv.fr/actualite/endometriose-mieux-prendre-en-charge-la-maladie].
9 EndoVie x IPSOS, « Enquête sur le parcours des femmes souffrant d’endométriose », communiqué de presse, 5 p., [www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2020-07/endovie_dpgrandpublic_v2c_maq3.pdf].
10 Fédération hospitalière de France, « 2e enquête sur la santé mentale et la psychiatrie », « Depuis 2019, une dégradation alarmante de la santé mentale des jeunes et des femmes », communiqué de presse, 15 avril 2026, 4 p., [emploi.fhf.fr/sites/default/files/2026-04/202604_FHF_CP_Psy.pdf]
11 EURORDIS, Rare Diseases Europe Rare Barometer, 2024.
12 Direction générale de l’administration et de la fonction publique, rapport annuel sur l’état de la fonction publique, édition 2025, p. 36 [https://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files/publications/rapport-annuel/ra_2025.pdf].
13 Fédération hospitalière de France, 2e enquête FHF x Ipsos BVA sur la santé des femmes, « Entre poids de la “charge sanitaire” familiale et persistance de biais dans les pratiques de soin, la santé des femmes toujours minée par le sexisme », mise à jour en avril 2026, [www.fhf.fr/actualites/communiques-de-presse/entre-poids-de-la-charge-sanitaire-familiale-et-persistance-de-biais-dans-les-pratiques-de-soin-la].
14 Baromètre santé 2017, Santé publique France (mis à jour en juillet 2023), [www.santepubliquefrance.fr/barometre-sante-2017].
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