Editoriaux
Le temps de l’audace
On mesure parfois mal à quel point les hôpitaux ont d’ores et déjà engagé une profonde transformation de leur organisation, et c’est sans doute l’un des intérêts de manifestations comme Hôpital Expo et HIT de prendre la mesure de ces changements. Ces moments forts de la vie hospitalière qui, tous les deux ans, permettent à l’ensemble des professionnels de santé de se retrouver pour une semaine de rencontres, de découvertes et d’échanges dans l’univers des technologies de l’information et des services de santé, offrent en effet un panorama assez complet des mutations à l’œuvre, en même temps qu’ils dessinent peu à peu de nouvelles perspectives.
La première d’entre-elles est l’émergence d’une organisation sanitaire décloisonnée. Si, comme le veut le proverbe, « le diable niche souvent dans les détails », il se place surtout en matière de système de santé dans les cloisons, tant il est impossible de faire une liste exhaustive des incohérences et de la « non-qualité » induite par des approches trop segmentées. C’est là l’enjeu de la création des Agences régionales de santé, promues par la loi HPST qui devront certes assurer une plus grande cohérence de l’offre de soins hospitaliers, par le biais des GCS ou des CHT, mais surtout veiller à faire travailler ensemble la médecine de ville et l’hôpital, le sanitaire et le médico-social, tout en assurant la promotion de l’HAD, des SSIAD, des réseaux de professionnels qui doivent coordonner leurs pratiques.
L’essor inexorable des maladies chroniques, qui représentent désormais la plus grande part de l’augmentation des dépenses de santé, impacte de plus en plus fortement notre organisation. En modifiant le rapport du malade au médecin, en renforçant le besoin d’une continuité des prises en charge, d’un échange et d’un partage des données, ces maladies nous obligent en effet à repenser notre organisation des soins, en développant les systèmes d’information et les alternatives à l’hospitalisation conventionnelle. A titre d’exemple, le doublement attendu de la prévalence de l’insuffisance rénale d’ici 2020 implique la mise en œuvre de stratégies de prévention, mais aussi un fort développement de la dialyse péritonéale. Il y a donc nécessité de faire émerger une « intelligence collective » pour valoriser des alternatives thérapeutiques.
La place de l’e-santé dans la réponse au développement des maladies chroniques et au vieillissement de la population est décisive. On ne peut plus se satisfaire par exemple de mobiliser un temps aussi précieux que celui des radiologues hospitaliers pour des actes dispersés, bien qu’il soit d’ores et déjà possible de mettre en œuvre des solutions de téléradiologie. Alors que la présence de professionnels qualifiés dans certains territoires s’amenuise, il est impératif de les utiliser à bon escient.
Tous ces changements impliqueront une valorisation plus grande des personnels, dont nous observons les prémisses depuis plusieurs années : valorisation des acquis de l’expérience, reconnaissance de l’encadrement et développement d’une véritable politique managériale, universitarisation des formations paramédicales, mise en œuvre du dispositif LMD.
Ces différentes évolutions doivent être appréhendées de manière cohérente si l’on veut faire des ressources humaines un levier du changement à l’hôpital, comme le montre l’exemple des transferts de compétence, que la loi HPST vient d’autoriser à titre expérimental, sous le contrôle de la Haute Autorité de Santé. C’est bien le constat d’une inadaptation de l’offre de formation à l’émergence de nouveaux besoins, comme celui d’infirmière référente en cancérologie ou en diabétologie, mais aussi celui de la baisse du nombre de médecins dans de nombreux territoires, qui invite à innover en matière de ressources humaines. Les expérimentations déjà conduites démontrent bien l’intérêt pour chaque catégorie de professionnels de cibler son exercice réel sur le « cœur » de son activité, ce qui sera source de qualité et de meilleure utilisation des ressources.
Cette intelligence collective dans la gestion des ressources humaines doit bien entendu trouver son pendant dans l’évolution des systèmes de financement. La tarification à l’activité, qui est un modèle d’allocation des ressources plus équitables et qui a permis aux hôpitaux publics de retrouver leur dynamisme en assurant la reconquête de « parts de marché » en particulier en chirurgie, doit évoluer. Les missions d’intérêt général doivent également être mieux évaluées, et donc mieux financées, ce qui mettra un terme aux attaques injustes dont font parfois l’objet les hôpitaux publics, alors qu’ils assument ces missions dans des conditions souvent difficiles. Surtout, la tarification devra, à l’instar de ce qui est expérimenté en Grande-Bretagne, tenir compte des évaluations qualitatives, car il n’est pas logique que la collectivité rémunère de la même manière des prestations différentes. Cet impératif de qualité doit également s’étendre à l’analyse de la pertinence des actes, dont l’évaluation et le contrôle sont encore trop défaillants.
Nous avons pour notre part la conviction que les hôpitaux publics sauront puiser dans leurs valeurs et dans le dynamisme de leurs personnels les ressources nécessaires pour répondre à ces défis, et qu’ils démontreront à nouveau leur capacité d’adaptation avec l’audace dont Danton nous rappelait naguère qu’elle était la première des vertus républicaines…









